Alexandre Philip : « J’ai besoin de recommencer plusieurs fois, de voir ce que j’ai écrit pour comprendre ce qui ne fonctionne pas et le reprendre »

Récompensé à plusieurs reprises au festival de La Rochelle, l’auteur et comédien Alexandre Philip a l’art de nous faire rire dans les séries telles que “Vestiaires”, “Lazy Company”, “Tank” et bientôt “Nu”. Entre deux sessions d’écriture, Alexandre a pris le temps de nous parler de son parcours, de ses idées et de la relation qu’il tient à entretenir avec les professionnels de l’audiovisuel.

Alexandre Philip sur le tournage de la série “Lazy Company” — photo de Maxime Tschanturia

Hello Alexandre, à la fois auteur et comédien tu participes à l’écriture de plusieurs projets dans lesquels tu joues. Comment en es-tu venu à combiner les deux casquettes ?

À l’origine mon premier métier c’est acteur, pas scénariste. J’ai fait une formation de théâtre au conservatoire de Tours et parallèlement à mes études, j’ai monté la troupe des Gueuribands avec mes amis comédiens. Parmi eux il y avait notamment Samuel Bodin qui est resté mon co-auteur sur plusieurs autres projets. C’est dans ce cadre que j’ai découvert l’écriture collective : petit à petit, les sketchs qu’on créait sont devenus des pièces de théâtre, puis des courts métrages…

Samuel est parti faire une formation à Cannes et lorsqu’il est revenu on a eu envie de pousser notre travail de création à deux. Il y a encore eu quelques projets qu’on a écrit collectivement avec la troupe, comme la pièce de théâtre Ma femme, vaudeville catastrophe ; mais Samuel et moi avons de plus en plus créé en binôme. On a par exemple écrit et réalisé Nuyya dans le cadre d’un marathon de 48h. Ça a donné un court métrage supposé se passer dans la jungle, sauf qu’on l’a tourné dans la rivière de l’Indre derrière la maison des parents de Samuel. C’est drôle, parce qu’on y trouve déjà les prémisses de Lazy Company : une envie d’aventure avec des bons dialogues, le tout dans de jolis décors naturels…

À quel moment as-tu commencé à te considérer autant scénariste que comédien ?

Samuel baignait dans l’envie d’être auteur et réalisateur depuis longtemps, il s’est formé pour ça. Moi j’ai pris le train en marche et j’ai dû apprendre sur le tas : j’ai lu des livres, j’ai regardé des séries, j’ai tout fait pour m’améliorer en essayant encore et encore… et j’ai pris conscience que j’étais vraiment devenu auteur lorsqu’on a fait Lazy Company. Quand tu as une convention d’écriture avec une chaîne et qu’il y a un million d’euros dans la balance, tu n’as plus le choix : maintenant tu es scénariste et il faut que tu sois à la hauteur. À partir de là ce n’était plus le moment de nous interroger sur notre légitimité : on nous a donné un travail, il fallait le faire. Et puis tu y prends goût à ce travail : trois saisons de Lazy Company, ça forme. Tu apprends à faire, à jeter, à garder… tu apprends à connaître tes processus d’écriture. Et tu apprends qu’il y a encore beaucoup à apprendre.

As-tu le sentiment que ton travail de comédien t’aide à continuer cet apprentissage de l’écriture ?

Bien sûr et ça fonctionne dans les deux sens. Par exemple, ça peut paraître un peu cliché, mais beaucoup de jeunes (et moins jeunes) acteurs ont tendance quand ils reçoivent une scène à commencer par compter le nombre de répliques qu’ils ont à jouer. Et dans le même temps, lorsqu’ils lisent leur partition, leur attention porte plus sur ce qu’ils vont incarner que sur ce qu’ils vont dire. Être auteur m’a appris à lire un scénario dans sa globalité : qu’est ce que l’histoire raconte, qu’est-ce qu’elle veut dire moralement ? A l’inverse, cette expérience d’acteur m’a aussi appris à être plus efficace dans l’écriture de dialogues. Maintenant il faut que je m’améliore en structure, ce qui est moins instinctif pour moi… mais je me force à travailler dessus.

Tu as rejoint l’équipe de “Vestiaires” l’année où Samuel et toi avez lancé “Lazy Company”. Est-ce que ta participation à l’écriture d’un projet a eu un impact sur l’autre ?

Au début non. J’ai passé les castings de Vestiaires à la période où on négociait la vente de Lazy Company avec OCS. Je n’avais encore jamais fait de fiction TV et on m’a transmis une annonce de recherche de comédiens pour un projet sur le handisport. Les créateurs de Vestiaires, Fabrice Chanut et Adda Abdelli, sont eux-mêmes sportifs et handicapés et ils avaient une vraie volonté d’authenticité. J’ai été percuté par le ton de leur écriture très cynique et corrosive. En plus Fabrice Chanut a un handicap assez similaire au mien, quand j’ai vu qu’il avait créé un personnage surnommé « Abraracourcix », ça m’a rappelé tous mes potes qui m’appelle « Alex le T.Rex ». Le projet m’a aussitôt plu, le casting a fonctionné comme si c’était une évidence, et maintenant ça fait huit ans que Vestiaires tourne sur France 2.

Ce n’est qu’à partir de la saison 3 de Vestiaires que j’ai rejoint l’équipe d’écriture. Cette opportunité a surtout été créée par la relation que j’avais nouée avec Fabrice et Adda, mais avoir fait mes preuves en tant que scénariste sur trois saisons de Lazy a probablement joué.

L’écriture et le jeu demandent chacun beaucoup d’énergie, comment est-ce que tu gères cette double activité ?

C’est un peu compliqué pour moi d’être multitâche : il faut au minimum que les deux projets soient à un stade de développement différent. Généralement j’alterne : si j’écris, je ne joue pas. J’ai abandonné l’idée d’enchaîner une session écriture après une journée de tournage. Par contre, dès que j’ai terminé un tournage ou une phase de répétitions, je peux me mettre directement à l’écriture : je n’ai pas besoin d’une phase de transition entre les deux.

À quoi ressemble ta journée type lorsque tu es dans ces phases d’écriture ?

En général je me lève, je regarde un épisode d’une série, puis je m’enferme dans mon bureau avec des litres de café, mon tableau de liège et des post-it. J’ai la chance de ne jamais être bloqué par le syndrome de la page blanche. J’essaye encore et encore jusqu’à ce que ça fonctionne. Par exemple sur mon dernier projet de 10x26, j’ai séparé mon tableau en dix et j’ai pris mon temps pour tester plein de variantes possibles. Il y a des journées très productives, et puis il y en a d’autres où je ne vais mettre qu’un seul post-it sur mon tableau, mais c’est la bonne idée ou l’événement qui va me débloquer la suite. Il y a aussi des journées où je prends le temps de me replonger dans tous les films qui traitent du sujet sur lequel je travaille. J’analyse leur structure pour comprendre leur mécanique.

Dans tous les cas j’essaye de me forcer à écrire six pages par jour. Même si elles sont mauvaises, j’écris, j’écris et après j’efface. Le premier jet n’existe pas pour moi ou du moins ce n’est jamais le bon. J’ai besoin de recommencer plusieurs fois, de voir ce que j’ai écrit pour comprendre ce qui ne fonctionne pas et le reprendre. Et puis arrive le moment où j’estime qu’il faut tester et faire lire mon projet. En général je le fais lorsque je commence à avoir bien verrouillé la trajectoire de mon personnage principal et qu’il reste encore certaines intrigues secondaires à développer… ou alors lorsque je bloque, ou que j’ai le sentiment de ne plus savoir comment améliorer mon projet. J’ai besoin d’un second regard qui me dise « là on est bien », « ici il manque ça », « non ça ne va pas, recommence »… La critique ne me fait pas peur, au contraire je pense qu’il faut toujours faire lire ce qu’on écrit et écouter ce que les autres ont à en dire.

Tu préfères travailler seul ou co-écrire à plusieurs ?

J’aime beaucoup travailler en équipe, ça me rassure. Mais il y a des moments où il faut savoir travailler seul. Surtout si c’est un projet qui part de quelque chose de personnel, je pense que c’est important de foncer en solo pendant la première phase d’écriture. En ce moment je développe avec Empreinte Digitale un projet qui me touche intimement. Je n’exclus pas de continuer l’écriture avec le réalisateur ou un co-auteur qui serait particulièrement sensible à mon histoire… mais pour l’instant j’ai besoin de me confronter à moi-même. Ceci dit j’ai la chance d’avoir une super relation avec les producteurs d’Empreinte. Ils me font beaucoup de retours qui m’aident vraiment à structurer mon projet, donc même si je n’ai pas de co-auteur j’ai accès à une forme de travail d’équipe.

Tu insistes beaucoup sur l’intérêt de partager ses envies avec d’autres auteurs et producteurs. Comment te viennent tes idées, et à partir de quel stade commences-tu à en parler ?

C’est extrêmement varié : mes idées peuvent se présenter à travers l’envie d’un personnage, d’un dialogue, d’une anecdote… Souvent elles me viennent après avoir regardé un film ou une série dans lesquels un petit élément m’a semblé particulièrement intéressant. Cet élément et l’envie de le développer se collent alors quelque part dans mon crâne. Ça ne veut pas dire que je vais y travailler dès le lendemain, parfois c’est justement en le partageant avec des professionnels que je décide de le développer.

Par exemple, l’inspiration pour mon dernier projet de série m’est venue après avoir regardé Atypical sur Netflix. Cette série m’a donné une idée, j’ai su l’histoire que je voulais raconter, mais je n’étais pas pour autant fixé sur le format ou la structure. Au festival de La Rochelle j’en ai discuté avec des diffuseurs et j’ai vu que ce thème intéressait, qu’il pouvait trouver sa place dans la ligne éditoriale des chaînes. Alors j’en ai parlé à Empreinte Digitale, ils m’ont encouragé, cette idée est devenue un pitch, ce pitch un début d’intrigue et c’est à partir de là qu’ils m’ont dit : « ok, le sujet nous intéresse, on connait comment tu travailles, on a envie de voir ce que ça donne » et j’ai signé une option.

Ceci dit ce n’est pas un parcours typique : j’ai eu la chance de très vite connaître les producteurs d’Empreinte qui m’ont fait confiance et me laissent désormais leur raconter toutes mes histoires. Quand tu démarres, le plus difficile pour un scénariste est justement d’arriver à ce stade où tu es lu et écouté.

Est-ce que tu aurais un conseil à donner à ces auteurs qui “démarrent” et te lisent ?

J’en ai quatre !

Déjà il faut que tu sois toujours actif, quitte à te planter, ce n’est pas grave. Essaye, fais des courts métrages et pitche tes idées à un maximum de personnes. Il ne faut pas avoir peur du plagiat. Quand bien même on pourrait voler ton idée, si tu crois que c’est la seule que tu auras dans ta vie il faut changer de métier. Et puis souvent au moment où tu développes une idée, il y a deux ou trois autres personnes qui ont la même et en font un film. Par exemple l’année où on a fait la première saison de Vestiaires le film Intouchables est sorti ! Alors soit tu cries au plagiat, soit tu te dis que tu as su être sensible aux attentes actuelles des producteurs et spectateurs. Concentre toi sur cet aspect positif : si tu as su percevoir ça, c’est que ton écoute est bonne et que ton prochain projet sera surement le bon.

Par ailleurs il ne faut pas hésiter à mettre un point final sur certaines choses. Soit abandonner, soit mettre dans un tiroir pour plus tard. Si un projet n’aboutit pas ce n’est pas grave, passe à autre chose. Je connais trop d’auteurs qui ont perdu quatre ans de leur vie sur un court métrage. Ce n’est pas pour rien que les options durent souvent douze à dix-huit mois, si un projet ne se développe pas dans ce temps-là c’est qu’il y a un problème.

Autre conseil, que ce soit une projection ou un pitch, ne commence jamais par t’excuser lorsque tu présentes un projet. Même si ce n’est pas parfait ou que tu as encore des interrogations : si tu décides de le montrer ou d’en parler, c’est que tu es content de le faire et que tu n’en as pas honte. Personnellement j’ai toujours besoin que mon référent (producteur ou co-auteur) me dise « c’est bien » avant d’être rassuré sur la qualité de mon écriture. Mais ce n’est pas grave, même si je ne suis pas sûr de moi je me lance : l’important est de prendre du plaisir à partager ce travail !

Enfin, lis des livres, regarde des films, prends des notes ! Ce n’est pas du plagiat que de vouloir faire aussi bien que les autres. Tarantino n’existerait pas s’il n’y avait pas eu Sergio Leone. Va chercher l’inspiration au meilleur endroit et ce meilleur endroit c’est celui qui correspond à tes envies et ta personnalité. Il n’y a pas une année sans que je relise du Shakespeare, ça me parle et je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux en terme de dramaturgie, rythme, parcours de personnages… Et je recommande aussi la Screenwriter’s Bible de David Trottier, c’est mon gros manuel de chevet !

Un mot sur Paper to Film ?

À nouveau, je pense qu’être lu est difficile et qu’y arriver est un pas gigantesque pour un auteur. La plateforme permet ça, alors si tu veux qu’on lise tes scénarios, fais-le ! Et puis c’est bien que les auteurs soient réunis, je suis convaincu que nous ne sommes pas en compétition les uns avec les autres. Il faut bannir cette idée : écrire une histoire doit être quelque chose de généreux, que ce soit dans la relation qu’on entretient avec notre écriture comme celle qu’on noue entre auteurs.

Son projet sur Paper to Film :

BÉTON ARMÉ Après avoir tué un flic, 2 membres de la plus grosse organisation criminelle de la côte Ouest doivent tout faire pour se racheter auprès de leur boss… et en même temps, éviter les foudres de l’escouade antigang.

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