Portraits de Scénaristes

Cécile Fraboul : “On doit aimer nos personnages, même les salauds, sinon on en fait des caricatures.”

Auteur, scénariste et rédactrice indépendante : tous les métiers de Cécile Fraboul tournent autour de l’écriture, qu’elle affectionne tout particulièrement. Sa carrière, qui inclut des romans, des scénarios et même des traductions de théâtre, démontre son envie de célébrer les mots sous toutes leurs formes. Elle les choisit avec soin pour nous répondre et revenir sur son parcours et ses futurs projets.

Cet entretien fait partie de « Portraits de Scénaristes », une série d’articles de Paper to Film dédiée aux scénaristes sélectionnés pour être sur la plateforme à son lancement. Il est composé d’extraits choisis et en partie édités, afin de clarifier et fluidifier le propos. Chaque semaine, deux portraits seront publiés. Vous pouvez les retrouver tous sur cette page.

Sur son désir d’écriture

Je ne saurais pas dater cette envie d’écrire. Je pense que j’ai toujours eu envie d’écrire, j’ai toujours raconté des petites histoires, comme beaucoup d’enfants d’ailleurs, j’ai toujours eu ce goût de l’écriture. Je n’ai pas su tout de suite dans quelle voie m’engager. J’ai longtemps eu l’idée de faire du journalisme, et puis quand j’ai fait des stages je me suis rendu compte que ça ne me convenait pas tant que ça. J’ai un peu tâtonné jusqu’au jour où je me suis lancée, j’ai écrit un roman en ayant comme seul objectif de le terminer. Quand je suis partie à Los Angeles faire une formation de scénariste à USC dans le cadre d’un atelier de trois mois, c’est vraiment à ce moment-là que je me suis dit que c’était essentiellement le scénario qui m’intéressait.

À plusieurs reprises je me suis dit : bon, j’arrête, il faut que je gagne correctement ma vie, il faut que je m’épanouisse différemment dans d’autres activités professionnelles… et ça ne s’est pas produit. Ce qui est un peu mystérieux, c’est de toujours revenir à l’écriture, à la fiction, de se mettre devant l’ordinateur et d’écrire. Je n’ai jamais complètement pris le risque de ne plus avoir de travail alimentaire pour m’investir complètement dans l’écriture. Résultat : le temps passe et on le laisse un peu filer… Ceci étant j’ai écrit quatre romans qui ont été publiés et le premier, L’homme à tiroirs, a été optionné ; c’est un peu comme un sportif qui continue de s’entraîner même s’il ne fait pas de compétition !

Sur la relation auteur-agent

Ce que je cherche, ce qui pour moi tombe sous le sens, c’est la confiance réciproque. L’agent est une courroie de transmission. Se vendre soi-même est très difficile, pour moi quasi impossible. L’agent peut m’affranchir de cette étape ; si la confiance est là, je n’ai pas de souci à me faire sur la façon dont il pourra parler de mon travail. Je pense aussi que c’est avoir beaucoup de culot que de prétendre écrire un truc susceptible d’intéresser quelqu’un ! L’agent est un paravent, c’est la personne qui saura éventuellement recadrer, remettre les choses à leur juste place en toute franchise.

Sur le producteur idéal

Le courant doit passer, parce que l’on est amené à travailler durablement sur une matière vivante qui sera toujours en mouvement jusqu’au montage, avec parfois obstacles et vents contraires. La sincérité, la franchise, la confiance sont vraiment pour moi les trois clés. Ensuite l’échange se fait naturellement et on forme une équipe à même de faire aboutir un projet. C’est un partenariat en bonne intelligence. Où chacun sait ce qu’il a à faire pour que le projet voit le jour. Ce qui compte, c’est de se mettre au service d’un projet, pas autre chose. Il ne faut pas perdre de vue le privilège que l’on a de faire ce genre de métier-passion.

Sur sa motivation et son quotidien d’écriture

L’accueil qui était réservé à mes textes m’a encouragée à continuer. J’ai parlé de l’option sur mon premier roman, il y a aussi ce scénario, Epépé, une adaptation du roman éponyme que j’avais commencée dans le cadre d’un atelier sur l’adaptation au Conservatoire (au CEEA), avec Paul Berthier. Ça ne devait pas aller au-delà de l’exercice, sauf que mon scénario a été sélectionné par l’European Pitch Point à Berlin, en 2003, une compétition qui se déroulait en marge de la Berlinale. On était 12 auteurs européens à avoir été retenus. Un producteur s’y est intéressé, malheureusement il n’a pas pu monter le projet. Mais, ces encouragements venus de l’extérieur font qu’on ne lâche pas forcément si facilement le manche.

Je suis très indisciplinée. Je laisse les idées aller et venir dans ma tête. Quand il y en a une qui s’incruste, généralement je sors, je vais marcher ou faire un tour à vélo et donc elle chemine en même temps que moi. Quand elle est mûre, j’écris. Je suis très indisciplinée dans le sens où je ne me lève pas à 5 h en me disant je vais travailler de 7 à 9. Je peux m’y mettre une journée entière et puis rester 2–3 semaines sans y toucher. Je suis plutôt solitaire, mais pour écrire une comédie de situation, je trouve que c’est bien d’être à plusieurs parce que l’effet ping-pong est tout à fait bénéfique à l’histoire. Pour écrire un projet plus personnel, davantage axé sur la psychologie des personnages ou l’émotion, je préfère vraiment être seule et solliciter des regards extérieurs en travaillant avec un script-doctor par exemple.

Sur son approche d’une nouvelle histoire

Je commence toujours en ayant en tête un début et une fin. En général le début ne va pas varier, la fin peut changer, mais en tout cas il faut que j’aie au moins ces deux plateaux de la balance en main pour pouvoir commencer à écrire. Je pars toujours d’un personnage dans une situation de départ. Avant de creuser la situation, je vais essayer de creuser mon/mes personnages. On doit faire soi-même connaissance avec les personnages auxquels on donne vie et pour faire connaissance il faut les étudier, les découvrir petit à petit, vivre avec eux. On doit les aimer tous aussi, même les salauds, et les approfondir tous, sinon on en fait des caricatures.

Sur “Épépé”, son scénario de long-métrage

Epépé, c’est l’histoire de Budaï, un brillant linguiste qui va prendre l’avion pour Helsinki où il est attendu pour une conférence. Dans l’avion, il s’endort. Au lieu d’atterrir à Helsinki, il atterrit dans une ville qu’il ne connaît pas, où il est incapable de se faire comprendre, lui qui pourtant connaît toutes les langues et tous les dialectes qui existent. Il va surnommer la ville « Epépé » puisque les sons qu’il entend dans les conversations résonnent un peu comme ça « Epépé héyéyé » Cette ville engloutit les gens qui y atterrissent malencontreusement, comme lui. Elle les engloutit parce qu’ils régressent. À partir du moment où la communication n’est plus possible, les gens perdent leur langue maternelle, perdent également leur capacité à réfléchir et à se révolter et retrouvent le babil des enfants. Certains tentent de résister. Budaï va essayer d’être l’un de ces résistants.

Epépé est atypique, puisque je l’ai écrit dans le cadre d’un exercice, sans me soucier de quoi que ce soit autour, en particulier des droits. J’avais lu le roman de l’écrivain hongrois Ferenc Karinthy, écrit dans les années 70, je l’avais beaucoup aimé. C’est une métaphore de la vie derrière le rideau de fer, un livre très sombre, très noir, dont j’ai gardé le propos de la non-communication, l’enfermement, mais je suis sortie de l’aspect politique du livre. La singularité du projet, ça a été de soumettre mon scénario aux ayants-droit de l’auteur après Berlin. Judith Karinthy, sa fille, n’a pas du tout reconnu le roman de son père. Mais, avec une grande générosité, elle m’a donné son feu vert en disant « pourquoi pas ». Considérer que je puisse lire et interpréter l’histoire originale à ma manière et ne pas censurer mon travail n’a pas dû être facile pour elle, je lui en suis très reconnaissante.

Sur “Étoile filante”, son scénario de court-métrage

L’histoire d’Étoile filante est née en discutant avec une amie qui ne m’a pas crue quand je lui ai dit “je n’ai jamais vu d’étoiles filantes”. En rentrant chez moi, j’ai eu l’idée d’écrire l’histoire de quelqu’un qui arrivait au soir de sa vie sans en avoir vu. Quand on prend de l’âge, on se retourne sur son parcours en se demandant ce qu’on a réussi et ce qu’on a raté. Lui, qui a une vie misérable, ne veut pas mourir sans avoir vu d’étoiles filantes. Il se lance un défi, comme un baroud d’honneur.

Sur son rêve de scénariste

Faire un long-métrage c’est un rêve : le rêve de toute personne qui crée un objet, et qui se dit que ce serait magique qu’il existe.

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