Portraits de Scénaristes

Cécile Lorne : “j’aime le personnage qui dit « je suis ça », mais dont toutes les actions, les aspirations et les rêves prouvent qu’il est autre chose”

Après dix ans de carrière dans l’Éducation nationale en tant que professeur de lettres modernes, Cécile Lorne a décidé de se consacrer pleinement à l’écriture. Elle obtient le Master Pro Scénario de l’Université Paris Nanterre et, à sa sortie du diplôme, son premier projet est optionné. Elle échange avec nous sur ses méthodes de travail, son parcours et ses projets actuels.

© ArnaudL

Cet entretien fait partie de « Portraits de Scénaristes », une série d’articles de Paper to Film consacrée aux scénaristes sélectionnés pour figurer sur la plateforme à son lancement. Il est composé d’extraits choisis et en partie édités, afin de clarifier et fluidifier le propos. Vous pouvez retrouver tous les Portraits sur cette page.

Sur sa reconversion, de professeur de lettres à scénariste

C’était le retour à un premier amour, j’ai toujours écrit en amateur. Il m’a fallu attendre l’âge de 35 ans pour en faire un métier. Quand j’étais professeur, j’avais écrit un roman pour enfant, et une lettre de Gallimard m’avait encouragée à continuer. Ce que je me suis empressée de faire. Je me considère comme scénariste depuis ma première option, il y a donc trois ans. Et aussi ma première aide à l’écriture du CNC : l’impression que l’institution m’adoubait a également légitimité mon envie de continuer dans ce métier !

Sur sa motivation et son quotidien d’écriture

À vrai dire, je n’ai pas forcément envie de m’y mettre au saut du lit. Pour ne pas procrastiner, je m’astreins à un programme qui a valeur performative. La contrainte est un formidable instrument de libération pour moi. Dans le cas d’Ambulance 14, j’ai consacré plusieurs semaines à la documentation, puis à l’écriture des arches, pour finir par le pilote ; le tout étendu sur une période de cinq mois. En général, je découpe mon travail en blocs, une habitude que j’ai prise quand j’étais professeur, et qui me permet d’avoir des échéances concrètes.

Je commence à travailler à 10h, en moyenne 5 à 6 heures par jour. Je m’arrête à 17h, car je donne des cours particuliers. J’aime bien l’équilibre entre les deux. Le métier de scénariste a tendance à me couper du monde, le métier de professeur m’y replonge. Ceci dit, en aucun cas je ne me verrais reprendre une classe : j’ai besoin d’avoir l’esprit libre pour écrire.

Sur son approche d’une nouvelle histoire

En ce qui concerne les projets que j’initie, c’est toujours le concept qui me met en mouvement. La première idée est toujours un jeu intellectuel : qu’est-ce qu’il me plairait de voir à l’écran, qui m’étonnerait (et, comme je suis un public difficile, la barre est haute !) ? Ensuite, j’identifie mes personnages. J’aime les personnages qui sont persuadés d’en savoir plus sur eux qu’ils n’en savent en réalité. Qui se conforment à un modèle social qu’ils sont certains d’avoir choisi. En bref, j’aime le personnage qui dit « je suis ça », mais dont toutes les actions, les aspirations et les rêves prouvent qu’il est autre chose. C’est le terreau idéal de mon inspiration. Et de la tragédie, en général, d’ailleurs.

Autre possibilité, je peux partir aussi sur un thème universel : le mensonge, l’amour filial, l’héritage… Et décliner des parcours de personnages qui viendront problématiser ce thème de départ. C’est encore de l’ordre du jeu, de la contrainte. Je ne peux pas créer sans contrainte ! Une fois que j’ai mes personnages en tête, leurs principales étapes de transformation, j’ai tendance à écrire très rapidement.

Sur sa relation avec les agents

Je suis restée deux ans chez Lionel Amant que j’avais rencontré à la sortie de mon Master. J’appréciais son écoute et sa compréhension de mon univers. Il est malheureusement décédé et j’ai regretté de n’avoir pu aller plus loin avec lui. Là, je viens de rentrer chez Lise Arif.

À propos d’une expérience de production douloureuse

J’avais écrit une comédie sur le Jihad. Une prod très investie, un réalisateur dans les petits papiers d’Arte. Bref, les dieux étaient avec nous… Enfin pas tout à fait : le jour de la rencontre avec les décideurs, ont eu lieu les attentats de Charlie Hebdo… Dans ce contexte, il était compliqué de faire rire autour du Jihad.

Sur son expérience avec les résidences d’écriture

J’ai participé à la Scénaristerie, pour un projet de comédie qui avait été sélectionné en 2015. Ça a été une expérience enrichissante, j’ai appris beaucoup de choses, notamment sur la structure émotionnelle d’un film. Ça m’a permis de gagner en puissance. Le travail en résidence d’écriture est extrêmement vivace : j’ai eu l’impression d’un entrelacement d’imaginaires, qui envoient les films des participants dans des direction complètement différentes de celles prévues au départ. Chaque film se nourrit des autres.

Sur son approche stratégique des aides et des concours

J’utilise les deadlines pour me fixer des objectifs. Je me fais un programme sur une année. Évidemment, celui-ci évolue en permanence au gré des options ou des commandes des sociétés de productions. Mais sinon, j’essaye toujours de prévoir longtemps en amont, tout en veillant à rester réaliste pour ne pas avoir une frustration supplémentaire en étant incapable de remplir des objectifs trop ambitieux. Je me laisse donc toujours trois à quatre mois dans l’année pour rester flexible.

Sur “Ambulance 14”, son projet de série

Ambulance 14 est une série qui se déroule pendant la Première Guerre Mondiale. Elle raconte l’histoire de Soizic, une Bretonne qui fait partie de la première promotion des infirmières laïques. Patriote convaincue, elle demande sa mutation dans un hôpital de « l’avant », en pleine bataille de la Marne. Son statut de laïque fait des étincelles dans un contexte infirmier encore largement dominé par les religieuses. Elle découvre aussi l’horreur de la guerre qu’elle ne soupçonnait pas : le service de santé n’a pas anticipé la gravité des blessures. Beaucoup de soldats meurent, faute d’évacuation vers les hôpitaux de « l’arrière ». Soizic va mettre en place un club féminin automobile, en recrutant une cocotte émancipée, propriétaire d’une voiture pour les évacuer.

Il y a l’histoire officielle qui met l’accent sur l’héroïsme des soldats. Je voulais mettre l’accent sur l’héroïsme des femmes. J’ai choisi de raconter un épisode inédit de la guerre de 14 : l’évacuation des blessés vers les hôpitaux de l’arrière, par des conductrices civiles, des femmes suffisamment émancipées pour avoir leur automobile.

Sur “Réaltérités”, son projet de format court pour le web

Réaltérités est une web série de science fiction qui raconte l’histoire de Louis, un jeune hacker alcoolique et mal dans sa peau. Un jour, il se réveille dans un hôpital psychiatrique. Il est en quarantaine à cause d’un virus qui le rend psychotique. Au fur et à mesure de ses pérégrinations dans l’hôpital, il apprend qu’un alter ego a pris sa place à l’extérieur.

Sur la place des femmes au cinéma aujourd’hui

À la télévision, il y a quand même beaucoup de séries et d’unitaires dont les femmes sont les personnages principaux. Probablement pour attirer cette fameuse ménagère de moins de 50 ans. Ceci dit, la femme est encore représentée essentiellement comme une mère de famille, comme s’il s’agissait de sa seule possibilité d’exister. Je pense toutefois que l’on est dans une période charnière. Les projets que je propose présentent souvent des personnages féminins forts et ils rencontrent généralement l’approbation des producteurs. La lumière au bout du tunnel ?