Portraits de Scénaristes

Dominique Turin : “Tout part toujours des personnages”

Scénariste depuis une vingtaine d’années, Dominique Turin nous permet de quitter l’Hexagone pour le retrouver dans son pays natal, la Suisse. Il déclare avoir exercé diverses activités, comme pigiste de presse, professeur de français ou concepteur-rédacteur publicitaire avant de se concentrer sur l’écriture audiovisuelle. Retour sur son parcours.

© Cédric Raccio

Cet entretien fait partie de « Portraits de Scénaristes », une série d’articles de Paper to Film dédiée aux scénaristes sélectionnés pour figurer sur la plateforme à son lancement. Il est composé d’extraits choisis et en partie édités, afin de clarifier et fluidifier le propos. Chaque semaine, deux portraits seront publiés. Vous pouvez les retrouver tous sur cette page.

Sur son désir d’écriture

J’écris depuis toujours. J’ai toujours aimé le cinéma, je rêvais même d’être réalisateur quand j’étais plus jeune. Mais le cinéma représentait pour moi un monde inaccessible. Et puis un jour, je me suis décidé à écrire mon premier scénario et cela a été une révélation. Alors que j’avais déjà fait des tentatives d’écriture de romans, de contes, de pièces de théâtre. C’est finalement l’écriture scénaristique et ses codes qui me fascinaient le plus. Je suis parti en voyage aux Etats-Unis, c’est là-bas que j’ai écrit mon premier scénario, qui était d’ailleurs la première mouture de Némésis. De retour en Suisse, j’ai fait un certain nombre d’ateliers d’écriture, tout en étudiant la dramaturgie par le biais de McKee, Truby ou Lavandier… J’ai continué à travailler, travailler, travailler intensément afin de devenir chaque jour un peu moins mauvais. Depuis j’ai écrit une douzaine de scénarios de longs métrages, initiés par moi-même ou engagé comme co-auteur par un réalisateur ou un producteur.

Sur la relation auteur-agent

Je suis assez sensible au côté relationnel. Donc évidemment, la perspective de conserver un lien professionnel et affectif avec quelqu’un qui est installé à 700km de chez soi n’est pas une évidence. Je pense que c’est cela que je recherche, la relation humaine qui se dégage entre l’auteur et son agent, un point de vue général commun sur le milieu et la création artistique. Je ne m’attends pas forcément à ce qu’un agent déploie des trésors d’énergie pour te trouver du boulot. Il est davantage là pour t’orienter, te rassurer.

Sur le producteur idéal

Chacun est particulier. Je pense que le plus important, dans le processus d’écriture et de développement d’un projet, c’est que tous les intervenants aient envie de faire le même film. Certains sont intrusifs, d’autres laissent une grande liberté à l’auteur. Cela dépend aussi de la nature du projet. S’il a été initié par l’auteur et que le producteur connaît déjà son travail, le scénariste a probablement une plus grande marge de manœuvre que s’il s’agit d’une commande. Dans tous les cas, je conçois tout à fait l’ingérence des producteurs. J’ai souvent travaillé dans ces conditions, recevant au moins deux fois par semaine des notes de lectures et des consignes de corrections. Il faut s’adapter. L’un des démons qu’un scénariste apprend rapidement à étouffer, c’est son ego.

Sur sa motivation et son quotidien d’écriture

C’est une discipline permanente. Les scénaristes sont souvent engagés sur plusieurs projets — dont la plupart n’aboutiront pas pour diverses raisons — ou sont englués dans des périodes de creux. Pour ma part j’essaie d’avancer, à titre d’exercices, sur de nouvelles intrigues ou des scènes dialoguées. Je lis aussi beaucoup et de tout, je regarde énormément de films. Une première fois pour le plaisir, une deuxième fois pour en analyser la structure dramatique. En somme, c’est une gymnastique continue.

Sur un projet contractuel où je suis engagé avec un réalisateur ou un producteur, la journée type peut atteindre jusqu’à 18h de travail. Je suis en permanence obsédé par le projet. Il y a 6–7 heures de travail effectif pendant lesquelles j’écris, le reste du temps je suis en phase de réflexion pour tenter de faire avancer le projet. Je fais pas mal de recherches aussi, sur le sujet ou le thème du film, des fiches de personnages, j’explore mentalement les différentes pistes narratives de l’histoire.

Pendant longtemps j’ai cru que j’étais plus disposé à travailler seul parce que je suis un laborieux, dans le sens où j’aime bien prendre mon temps, réfléchir, revenir sur la chose, effacer, recommencer… Mais il m’est arrivé assez souvent de travailler à plusieurs, soit avec un réalisateur/scénariste, soit avec d’autres scénaristes, et j’ai beaucoup aimé ça.

Sur son approche d’une nouvelle histoire

L’étincelle peut surgir de n’importe où, d’un personnage, d’une situation, d’un genre que j’ai envie d’explorer, d’une thématique que j’ai envie de traiter ou d’un film que j’ai adoré. Puis il y a ce temps de réflexion dans lequel les personnages prennent vie. Outre évidement la composition dramaturgique et la structure, qui sont fondamentales, tout part toujours des personnages. J’essaie de fouiller leur psychologie au maximum en même temps que j’organise l’univers dans lequel ils évoluent.

Beaucoup de germination. Pendant cette période qui peut durer plusieurs semaines, voire plusieurs mois, je fais beaucoup de recherches, je me mets en état de réflexion et je prends des notes. Petit à petit, une fois que j’ai clairement caractérisé mes personnages, défini le genre et le ton du film, fixé les thèmes et les enjeux, je m’efforce d’établir mentalement les pivots dramatiques, les grands axes de l’intrigue, l’incident déclencheur, le climax médian, la crise, la résolution. Une fois que j’ai le sentiment que la partition s’est composée, c’est seulement à ce moment que je me mets à écrire un squelette sous forme de step outline. Cette étape franchie, je m’attaque à l’écriture du traitement, généralement entre 20 et 25 pages. Je dirais qu’en moyenne je passe au minimum 1 mois, voire 2 sur la version 1 du traitement. Quand j’ai l’impression que le traitement tient la route, j’attaque le séquencier ou la continuité dialoguée, dont je sais par avance que la première version sera médiocre.

Sur “Alibis, l’Agence des Secrets” et “Némésis”, ses projets de série

Alibis, L’Agence des secrets est une série de comédie dramatique que j’ai développée en 2006 d’après une idée originale de Yann Marquand, un jeune producteur avec qui je travaillais à l’époque. Elle raconte l’histoire de quatre personnages issus du monde de la publicité qui perdent leur job et créent une société destinée à fournir des alibis à des particuliers. L’idée était d’imaginer une série autour du thème du mensonge, où chacun des personnages est confronté à sa propre imposture et doit se débattre avec ses névroses. Elle possède à la fois une intrigue bouclée à chaque épisode et quatre autres intrigues feuilletonnantes, concentrées sur la progression émotionnelle des personnages principaux tout au long de la saison. D’un point de vue structurel, elle s’apparente aux séries 10 pour cent ou Big Little Lies. Peut-être qu’après le succès qu’a connu Alibi.com, la comédie de Philippe Lacheau, elle pourra éveiller l’intérêt de quelqu’un.

Némésis est une série anthologique de 7x45 min, un thriller psychologique qui raconte l’histoire de 6 personnages dont les destins s’entrecroisent autour de la disparition d’une adolescente à Los Angeles. Les protagonistes sont des archétypes de la cosmologie hollywoodienne. À mesure qu’ils interagissent les uns avec les autres, une vérité sinistre émerge peu à peu à propos de cette disparition.

Sur les différences qu’il constate entre la France et la Suisse

C’est assez similaire dans l’esprit. Il y a cette politique orientée vers l’auteur/réalisateur, où le scénariste pur est relativement isolé. Quant au financement des films, il repose presque exclusivement sur le soutien de commissions au sein d’organismes d’état, comme l’Office Fédéral de la Culture, Cinéforom ou la RTS.

Sur ses plus belles expériences

Toutes les périodes d’écriture. Et les rencontres avec les réalisateurs, les co-scénaristes, les producteurs, voire les comédiens. Les visites sur les sets de tournage, aussi. Pendant une phase de recherches pour un projet qui abordait le deal de drogue dans les rues de Lausanne, j’ai adoré par exemple partager le quotidien de la brigade des Stups et recueillir en parallèle les confessions et les états d’âme de dealers.

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