Portraits de Scénaristes

Guillaume Caramelle : “L’écriture est un processus d’exhibition”

Réalisateur, scénariste et producteur, c’est dans cet ordre que se présente Guillaume Caramelle lors de notre entretien. Le jeune trentenaire, qui a créé il y a cinq ans sa propre boîte de production, a écrit et réalisé un court-métrage, un moyen-métrage et une série d’un format court, en plus des films qu’il a accompagnés en tant que producteur délégué ou monteur. Il nous parle de son rapport à l’écriture, son parcours et ses rêves de scénariste.

Cet entretien fait partie de « Portraits de Scénaristes », une série d’articles de Paper to Film dédiée aux scénaristes sélectionnés pour être sur la plateforme à son lancement. Il est composé d’extraits choisis et en partie édités, afin de clarifier et fluidifier le propos. Chaque semaine, deux portraits seront publiés. Vous pouvez les retrouver tous sur cette page.

Sur son désir d’écriture

Quand j’étais au collège je m’ennuyais beaucoup en cours et j’avais trouvé refuge dans l’écriture. Comme j’étais passionné de cinéma, les petites histoires que j’écrivais prenaient naturellement une forme scénaristique. Et puis j’ai continué à écrire pendant toute ma scolarité, jusqu’à faire 3 courts-métrages étudiants lorsque j’étais à la fac. J’ai le sentiment que je ne me considérerai jamais pleinement comme scénariste, parce qu’une fois le scénario écrit je deviens réalisateur. Et je ne me considérerai jamais pleinement réalisateur parce qu’une fois le film réalisé je deviens monteur… Jusque-là j’ai aussi produit mes films donc je me suis aussi considéré comme producteur. Pour le moment je suis scénariste et si justement j’ai frappé à la porte de Paper to Film c’est parce que j’ai envie de porter jusqu’à sa réalisation le projet de La Cité Perverse, que j’ai écrit. Dans ce sens, je me considère pleinement comme scénariste : en ce moment j’écris.

Sur la relation auteur-agent

Je cherche quelqu’un qui puisse défendre mes intérêts auprès des producteurs, auprès des différents intervenants dans la production. En ayant produit mes films je me suis rendu compte qu’on ne peut pas être artiste et parler d’argent en même temps. À un moment ça biaise le rapport à la création. J’aimerais ne plus me préoccuper de ces questions-là. J’ai eu une proposition pour un projet et je me sentais en porte à faux parce que je me trouvais à négocier mon salaire alors que j’avais juste envie de parler de création cinématographique.

Sur le producteur idéal

C’est quelqu’un qui n’a pas peur de déplaire. Il ne faut pas être bêtement dans la provocation, mais à un moment donné, faire des films c’est faire de l’art. Et l’art a besoin de transgression. Le producteur est là pour assumer le risque de la transgression, le risque de la subversion. Le producteur idéal pour moi est quelqu’un qui comprend le désir de l’auteur. C’est une personne qui a une grande culture cinématographique, ce n’est pas juste un entrepreneur. Et à côté de ça bien évidemment c’est quelqu’un qui est réaliste, qui a les pieds sur terre, qui sait à un certain moment pousser l’auteur dans ses retranchements ou au contraire éviter qu’il y aille complètement. Lui faire trouver l’équilibre entre son intransigeance artistique et le souci du public. Je pense que le producteur a son mot à dire dès l’écriture. C’est lui qui va permettre une bonne réécriture. Je ne vais pas faire de grande phrase, je vais parler pour moi : je suis souvent dans l’erreur. Donc le producteur est plus qu’un accompagnant c’est quelqu’un qui va vraiment s’ingérer par moments, quand c’est nécessaire, dans le processus créatif pour peut-être remettre l’histoire sur ses rails. Il a plus d’expérience souvent et il est plus conscient de certains enjeux qui échappent à l’auteur. C’est une personne qui devient le binôme de l’auteur-réalisateur et qui suit le projet et qui s’implique dedans. Ça fonctionne vachement à l’instinct. Comment on dit, l’expression consacrée ? Intuitu personæ.

Sur sa motivation et son quotidien d’écriture

Je pense qu’il n’y a pas un auteur qui dira avoir écrit un film et qu’il se fasse ou non ça ne lui fait ni chaud ni froid. À un moment donné on y croit vraiment, on y met nos tripes, on y met notre âme, on y met notre cœur. On sait que de toute manière il faudra être résilient, mais on continue d’y croire et on espère que ça plaira à une personne. On espère avoir du goût, parce qu’après tout quand on est seul face à sa page, on ne peut que faire avec ce qu’il y a en nous, on ne peut que travailler la matière qui est notre imagination. Je me lève tôt, j’écris surtout le matin. J’imagine toujours à quoi pourrait ressembler la bande-annonce avant de commencer une histoire. Mon rythme d’écriture est assez irrégulier. Il y a des phases assez marathoniennes où pendant deux semaines chaque matin, environ jusqu’à 14h00/15h00, je vais écrire. Et puis il y a des phases de recherche aussi bien filmographiques que bibliographiques et des moments où on laisse son imagination cheminer librement sans souci de productivité. Écrire à plusieurs est quelque chose qui m’attire et qui m’effraie. Ça m’attire parce que j’ai conscience de mes limites. J’ai aussi conscience que, si la relation avec une autre personne est alchimique, ça peut être extrêmement profitable à l’histoire. En même temps je sais mon incapacité à transiger sur certaines de mes volontés, sur certaines de mes idées.

Sur son approche d’une nouvelle histoire

Il y a toujours une image. Là par exemple pour La Cité Perverse j’avais l’image de ce mec qu’on imagine assis à son bureau, dans une pièce assez obscure, éclairé exclusivement par la lumière de son ordinateur. Sa silhouette se dessine, on le voit de dos, avec le pantalon au niveau des chevilles. Et on comprend qu’il est en train de se branler. J’avais cette image et je me disais qu’est ce qui peut bien se passer ? Je me suis dit, tiens s’il voyait sa petite copine dans une des vidéos sur PornHub… En règle générale j’ai toujours une image comme ça et toujours un sujet avec. Et parfois j’ai une musique. Souvent l’association des trois d’ailleurs. Comme s’il y avait une atmosphère, un esprit, quelque chose d’assez abstrait, une ambiance… Ça tourne toujours autour des mêmes thématiques me concernant, ça va être la jeunesse, les espoirs déchus, la séduction, le goût des femmes, la pornographie. Ma meilleure impression c’est quand arrive le moment où on a tellement travaillé son histoire dans sa tête, on l’a laissée éclore, on lui a tant donné vie à l’intérieur de soi, que le désir d’écrire est irrésistible. On prend notre ordinateur et là ça se déroule tout seul. Tous les choix s’imposent à nous. C’est un peu un moment magique, c’est l’œuvre qui naît malgré l’artiste. Mais le moment le plus déplaisant c’est quand on se relit et qu’on se rend compte que c’est relativement de la merde. Ce n’est pas moi qui le disais c’est Hemingway : “le premier jet c’est de la merde” et je pense qu’il a complètement raison. C’est là qu’intervient l’étape de réécriture qui est finalement la plus importante.

Sur “La Cité Perverse”, son scénario de long-métrage

L’amour ne tolère pas plus le secret qu’il ne supporte la vérité. C’est l’histoire d’un jeune excessif qui tombe fou amoureux d’une nana bien sous tous rapports. C’est la nana qu’on aimerait tous avoir, elle est drôle, elle est belle, elle est intelligente. Il tombe fou amoureux d’elle et il se range pour se fondre dans cette histoire d’amour. Jusqu’au jour où il découvre que cette fille a tourné un porno pour Jacquie et Michel quand elle avait 18 ans. Ça va le rendre fou et il va se mettre en tête de tuer Michel. Ce film c’était un besoin d’écriture. Il y avait aussi un côté expiatoire. Au départ je voulais parler de la pornographie, parce qu’elle était quand même assez présente d’une manière ou d’une autre dans ma vie et je me suis dit “Tiens, c’est quand même un monde qu’on ne connaît qu’au travers de fantasmes”. Je me suis dit que ce serait bien de réfléchir plus avant sur ce qu’est vraiment la pornographie, ce que ça dit sur la société, ce qui se cache derrière ce monde-là. Sortir du fantasme pour aller ausculter un peu la réalité du porno. Le sujet m’intéressait vraiment. Je me suis demandé comment construire une histoire autour de ça qui me permette d’être autant du côté des acteurs et des producteurs que des consommateurs.

Sur ses thèmes de prédilection

J’ai toujours eu un lien très particulier à la nuit. Pourtant je vis de moins en moins la nuit et je travaille exclusivement le jour, je n’écris jamais la nuit. Mais c’est la nuit qui m’a beaucoup porté, qui m’a permis de vivre un peu dans l’excès à une période de ma vie, de faire certaines rencontres, de cheminer intérieurement, qui m’a éclairé sur ce que j’étais. C’est la nuit que je me suis découvert. Ensuite cinématographiquement je trouve ça fascinant parce que la nuit ça s’éclaire. La nuit on peut imaginer des éclairages un peu farfelus, fluos, bigarrés, scintillants, néoneux. On peut imaginer ce qu’on veut la nuit, on tolère ce genre d’éclairages.

Je me dis souvent que le bon écrivain est celui qui peut te raconter une prise d’otage sans jamais avoir été un otage. Moi j’aurais du mal je pense. Comme je suis assez impudique, j’arrive à construire une histoire autour de mes obsessions, de mes travers, de mes perversions et de ce qu’il y a de bon aussi en moi. C’est un processus de désinhibition, d’exhibition même. J’aimerais bien mettre en scène d’autres personnages. J’ai l’impression que ce moment-là sera celui qui consacrera le passage de “moi qui me dévoile” à “moi qui suis auteur”. Le moment où je n’écrirai plus des journaux intimes mais vraiment des scénarios à part entière.

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