José Caltagirone : “Je suis très post-it mais en version summary cards sur Final Draft : c’est plus écolo !”

Co-créateur de la série “Speakerine” diffusée ce soir sur France 2, José est un auteur protéiforme qui s’est essayé à différents genres et formats. Convaincu de l’intérêt de décloisonner les métiers de la création audiovisuelle, José partage avec nous son expérience d’auteur et nous donne quelques conseils pour une meilleure reconnaissance du métier de scénariste.

José Caltagirone — Crédit photo : Anthony Jauneaud

Hello José, tu as commencé par travailler dans le management avant de te tourner vers le scénario. Comment en es-tu venu à te reconvertir et te consacrer à l’écriture ?

Adolescent j’étais très télévision : je regardais beaucoup de séries et je retranscrivais les dialogues que j’aimais dans des cahiers. Cela dit je n’avais pas pour autant conscience du travail des scénaristes : on ne parlait pas vraiment de cette profession à l’époque.

Arrivé au bac, j’aimais écrire mais je n’aurais jamais pensé que je pouvais en faire un métier. J’ai intégré une école de commerce et me suis spécialisé dans le domaine musical… il m’a suffi de deux années à travailler pour des labels et agences d’artistes pour comprendre que je n’étais vraiment pas fait pour ça. C’est là que je me suis remis en question. J’ai cherché sur Google « comment devenir scénariste » et le premier résultat mentionnait le CEEA (Conservatoire Européen d’Écriture Audiovisuelle) dont l’inscription au concours était ouverte jusqu’au lendemain. Alors j’ai fait une nuit blanche pour écrire le texte qu’ils demandaient et j’ai candidaté. J’ai été pris au concours et c’est au cours de cette formation que j’ai enfin commencé à m’épanouir dans ce qu’on me demandait de faire. Ce furent deux années très intenses : on nous demandait de produire, produire, produire… et il fallait apprendre à se confronter au jugement des autres. Quand tu passes des heures à écrire un texte dans lequel tu mets énormément de toi ce n’est pas forcément évident de le voir débiné par tes professeurs et camarades le lendemain. Mais c’est très formateur et c’est d’ailleurs une des forces du CEEA : te préparer à être un bon scénariste capable de travailler en groupe.

Une fois diplômé j’ai intégré l’atelier “séquencier” de Plus Belle La Vie. C’était une deuxième école après l’école, j’y ai beaucoup appris et j’ai approfondi l’expérience du travail collectif au sein d’un pool. Je m’y suis consacré pendant deux ans, puis j’ai arrêté pour essayer d’autres formats. J’ai continué le soap avec Cut, mais je me suis aussi confronté au polar sur Profilage ou au court avec Peps. C’est à cette époque que j’ai commencé à prendre le temps de me pencher sur mes travaux personnels. J’ai notamment recommencé à travailler avec Valentine Milville que j’avais rencontrée au CEEA. On créait beaucoup de pitchs, une quinzaine d’entre eux ont été optionnés, ça n’allait jamais en convention chaîne mais on a continué encore et encore… jusqu’à ce qu’on crée Speakerine : on a eu le CNC, Macondo nous a optionné et France 2 a signé.

D’où vous est venue l’envie d’écrire cette série historique ?

Valentine travaillait sur une adaptation cinématographique de la bande dessinée “Natacha hôtesse de l’air”. Elle faisait des recherches sur les femmes de cette époque et c’est comme ça qu’elle a trouvé des images de speakerines. Elle m’en a parlé, et on a trouvé que cette approche serait un support génial pour parler de l’émancipation des femmes. On a commencé à réfléchir là-dessus, à la résonance qu’on pouvait créer entre ces personnages de « femmes-troncs » mal considérées et les combats qui se mènent encore aujourd’hui sur le plan de la parité et de l’égalité. C’était aussi l’occasion de parler de la censure, du lien qui unit le pouvoir à la presse et des attentats de l’OAS dans un climat post « évènements » d’Algérie (on n’appelait pas encore ça la « guerre »). Bref, que des thèmes qui, malheureusement, sont toujours des sujets d’actualité.

Le développement de “Speakerine” a été assez long. Depuis 2011 où Valentine et toi avez créé le concept, tu as eu l’occasion de travailler sur plusieurs autres séries et même de créer une société de production…

On a en effet créé John Doe Production avec Valentine et Aurélien Mollas, mais c’était surtout dans le but de faire évoluer le rapport de force entre scénariste et producteur. Que ce soit Valentine, Aurélien ou moi, on a tous eu l’occasion d’être un peu mis de côté à un stade de création où on aurait aimé être plus impliqués. Les créateurs d’une série sont bien placés pour aider à ce que leur projet reste cohérent au fur et à mesure de son développement. Dans ce cadre, je pense que c’est important de décloisonner les métiers et de laisser les scénaristes être présents à chaque étape : que ce soit le choix des décors, des costumes ou du casting… Avec John Doe on voulait accéder à un statut qui nous permette d’obtenir ça.

C’est dans cette optique qu’on a co-produit Crime Time avec 22h22. Le deal était simple : ils ne nous payaient pas d’option, en revanche ils nous laissaient un (petit) pourcentage sur la production et nous traitaient en prenant en considération notre statut de “co-producteurs”. Les producteurs de 22h22 ont compris que ce n’était pas une question de « pouvoir » mais de « collaboration ». Et ça a très bien fonctionné : on a vendu le projet à Studio+ et au final on a fait trois saisons qui nous ont permis de gagner des prix au FIPA et au festival de Luchon.

Cette aventure s’est révélée être efficace, même si Valentine et moi avons choisi d’arrêter et revendre nos parts, il n’est pas exclu qu’on la retente avec une nouvelle société…

Même sans John Doe Productions tu as eu de belles expériences qui t’ont permis de réellement t’impliquer dans tes projets… est-ce que l’une d’entre elles t’a particulièrement marquée ?

Bien sûr, je pense que la plus magique était Fierté. J’ai créé ce projet avec Niels Rahou. Après avoir obtenu le CNC on l’a proposé à différents producteurs et Joëy Faré de Scarlett Production a eu un vrai coup de cœur. Elle a visualisé ce qu’on pouvait en faire et l’a proposé à ARTE qui a directement accepté. Le réalisateur Philippe Faucon a lui aussi aussitôt dit oui. C’était une suite de feux verts assez successifs et bienheureux pour le développement. Tout se validait facilement, on se comprenait les uns les autres et on avançait en ayant bien tous le même projet en tête, que ce soit du côté de la réalisation, de la production ou de la chaîne. Pour moi c’est ça le secret : tout le monde était au clair et d’accord sur ce qu’on voulait faire.

En fait ça a été un vrai beau travail de collaboration : deux auteurs ont créé un concept, un réalisateur l’a mis en image, des comédiens y ont donné vie… et actuellement nous sommes tous inclus dans le processus de promotion, parce que nous avons tous quelque chose à dire dessus.

Tu insistes particulièrement sur l’aspect collaboratif et la majeure partie de tes projets sont co-écrits avec d’autres auteurs. Partager l’écriture est important pour toi ?

Oui, je trouve ça triste de travailler seul. J’aime échanger avec mes amis à propos de nos idées et envies, on parle encore et encore… et au final on ne sait même plus de qui est venu quoi. Ecrire à deux permet de faire ce jeu de ping-pong qui est très enrichissant. Après ça nécessite de bien choisir son co-auteur : ça doit être quelqu’un en qui tu as confiance, une personne avec qui tu peux lâcher prise et donner beaucoup de personnel et d’intime. Une fois que tu as trouvé cette personne c’est très agréable : tu sais qu’elle va comprendre ce que tu veux dire et l’écriture va aller vite.

Avec Valentine et Niels j’ai trouvé cette complicité dans l’écriture et lorsqu’on crée ensemble, il n’y a pas un épisode où on ne travaille pas à quatre mains : en général l’un écrit une partie d’un épisode et l’autre la seconde, ou l’un écrit la V1 et l’autre la V2. Et au final on est tellement sur la même longueur d’ondes qu’il n’y a pas de rupture de ton quand on passe d’une partie écrite par l’un à celle créée par l’autre. Alors évidemment, on se répartit les tâches et il y a des phases où on se retrouve seul pour écrire… mais cette solitude est d’autant plus appréciable qu’elle est la résultante d’un travail collectif.

Quand tu es dans ces phases d’écriture solitaire, comment organises- tu ton travail ?

Au quotidien, je m’astreins le plus possible à une rigueur. J’ai pris un bureau avec Valentine et j’essaye d’y faire la majeure partie de mes sessions écriture. Ça m’empêche de procrastiner et m’aide à calibrer mes journées.

En ce qui concerne l’organisation dans l’écriture en tant que telle, j’ai besoin de voir où je vais, d’ordonner mes idées. Je suis très post-it mais en version summary cards sur Final Draft : c’est plus écolo ! Ça me permet de bien visualiser ma structure, que ce soit celle de mon arche, de mon épisode, voire de ma scène. Sur l’écriture d’un 52' je passe plus de la moitié du temps à travailler mon séquencier. Je note mes actes, mes fins d’actes, mes cliff, les éléments de dialogues, les cœurs de scènes et les conflits de chacune de ces scènes…et c’est seulement après avoir validé et verrouillé cette première étape que je me permets d’écrire les dialogues. C’est la partie que je préfère : il suffit juste de dérouler.

À peine neuf ans se sont passés depuis que tu es diplômé du CEEA. Dans ce temps tu as su trouver le moyen d’être recruté sur des projets de plus en plus ambitieux -comme “Osmosis”, série Netflix actuellement en développement- ou de vendre tes propres créations sur les cases primetime de chaînes traditionnelles -”Speakerine”, “Fierté”- As-tu un conseil pour les jeunes auteurs qui te lisent ?

Pour commencer je dirais qu’il ne faut pas être trop pressé et ne pas se décourager en ce qui concerne la « création originale ». Il y a de plus en plus de jeunes auteurs qui arrivent à vendre leur projets peu après leur sortie d’école, et c’est super ! Mais si ça n’arrive pas tout de suite il ne faut pas s’inquiéter. C’est un métier qui prend du temps. Il faut s’essayer à divers formats et multiplier les expériences sur différents programmes, y compris ceux qui ne correspondent pas forcément à nos goûts personnels. Avant, il arrivait que les producteurs cherchent des auteurs très spécialisés et s’effraient du côté « scénariste-couteau-suisse » qu’on n’arrive pas à ranger dans une case bien définie… mais ça a changé, l’éclectisme d’un auteur est devenu un aspect très séduisant qui rassure sur les capacités d’un scénariste à s’adapter à tout type d’écriture.

Par ailleurs, il est primordial d’apprendre à écouter l’avis des autres, même quand cet avis te semble être totalement stupide. Que ce soit ton co-auteur, ton producteur ou ton diffuseur, s’il t’oppose son point de vue c’est qu’il en est convaincu et il faut comprendre pourquoi. Le dialogue est toujours préférable, il faut être une éponge et essayer de l’instaurer le plus souvent possible avec le plus d’interlocuteurs possibles. C’est grâce à ça qu’on se débarrassera de l’image du scénariste arc-bouté sur ses idées et incapable de s’assouplir si tout ne se développe pas exactement comme il l’avait imaginé. Nous sommes dans un métier de rapports humains, donc si on montre aux autres qu’on est capable d’écouter ce qu’ils ont à dire on maximise notre chance d’être entendus et intégrés aux étapes d’après.

Un mot sur Paper to Film ?

J’aime cette idée de raccourcir les canaux de communication. Le développement d’un projet suit un parcours très procédurier et ça peut parfois s’avérer assez lourd et énergivore pour les auteurs. Il faut que l’information ventile et je trouve ça bien que les gens puisse se rencontrer et parler plus librement de leurs projets. De toutes les manières, je pense que toutes les plateformes de visibilité qu’elles soient pour un auteur, un chanteur ou autre, sont très positives. C’est un pas de plus vers le « power to the people ».

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Les deux premiers épisodes de Speakerine seront diffusés ce soir, lundi 16 avril, à 21h sur France 2. Les quatre suivants seront diffusés les lundis 23 et 30 avril. Les trois épisodes de Fierté seront quant à eux diffusés le jeudi 3 mai à 20h55 sur Arte.