Manuels de scénario : faut-il les lire ?

Tout scénariste débutant se heurte tôt ou tard à cette difficile question : faut-il lire les manuels de John Truby, Christopher Vogler, Robert McKee et consorts ? Certes, de telles lectures aideront les auteurs à relever quelques lacunes dans leur écriture, mais ne risquent-ils pas d’être trop influencés par ces ouvrages venus d’Hollywood, patrie des blockbusters ?

“L’Anatomie du scénario” de John Truby (éditions Nouveau Monde), “Le Guide du scénariste” de Christopher Vogler (éditions DIXIT), “Story” de Robert McKee (éditions DIXIT)

Pourtant, aucun de ces « gourous » ne ment dans son postulat : il n’existe pas de formule toute faite.

Qu’il s’agisse de L’anatomie du Scénario, du Guide du Scénariste ou de Story, ces ouvrages ne font qu’énumérer les différents éléments d’une intrigue et les manières de les lier. Tous s’emploient à rendre compréhensibles les fondations d’une histoire, explicitant un ensemble de notions qui sont, pour un scénariste, aussi indispensables qu’un dictionnaire médical pour un chirurgien. Ce sont des ouvrages techniques, écrits par des techniciens, purs produits de l’école anglo-saxonne. Celui qui les lit doit être prêt à se considérer comme tel. Mais ils peuvent être comparés, étayés par d’autres lectures : correctement utilisés, ces textes aideront l’auteur à renforcer ses particularités, à mettre en forme ses idées les plus audacieuses.

Pourtant, ils ne cessent de s’attirer les foudres d’une partie de la profession, qui leur reproche d’être didactiques et de n’aider en rien les apprentis scénaristes. Les professeurs répugnent à les utiliser, sans toujours proposer d’alternative, à moins d’en écrire eux-même…

Le scénariste craignant de perdre son originalité à leur contact n’a rien à craindre. Tout dépend de l’utilisation qu’il compte en faire. S’il décide de les suivre à la lettre, d’abandonner tout ce qui le définit en tant qu’auteur à leurs préceptes, il se trompe et ne peut qu’échouer, car il les utilise à mauvais escient. Seule l’utilisation maladroite de ces ouvrages peut déboucher sur des recettes, avec pour effet le formatage des scénarios qu’on constate chaque jour un peu plus. Aucun de ces livres ne remplace l’expérience, le talent, l’observation et l’audace. Chacun d’entre eux aide en revanche à les canaliser.

Mais qu’en est-il de l’originalité, de l’évolution des formes, des révolutions artistiques qui ont changé à jamais la narration ? À ceux qui s’insurgent contre l’aspect rétrograde de ce genre d’ouvrage, rappelons que les auteurs révérés pour leur mépris des règles narratives ont presque toujours débuté en suivant ces mêmes règles, qu’ils n’ont délaissées qu’à petits pas. Le monde entier voue un culte à Rimbaud, l’éternel rebelle. Mais Rimbaud était aussi un as de la métrique dont chaque transgression était savamment calculée. On risque toujours de confondre le non-respect des règles narratives et l’ignorance : transgresser implique de connaître. Celui qui ignore les règles les applique à son insu, maladroitement, sans être en pleine possession de ses outils. Or les règles sont un langage qui doit devenir instinctif.

L’actuel formatage des scénarios – qu’il faut d’ailleurs relativiser puisque jamais les films d’auteurs n’ont touché un public aussi large – découle surtout d’une utilisation forcenée de ces règles, ce qui s’appelle une formule. L’explosion des budgets et le besoin de rentabilité pousse certains producteurs à suivre des formules, comme celle de Blake Snyder, promoteur d’une conception bien plus rationnelle et cynique de l’écriture.

Le dégoût qu’entraîne ce formatage ne doit pas pousser l’auteur à jeter le bébé avec l’eau du bain. Il serait dangereux de croire qu’il existe deux camps: celui des gourous et celui des auteurs à part entière. La vérité est que les auteurs dénués de talent ne trouveront rien dans ces livres, et que les plus doués n’y perdront rien.

Ces règles de construction du récit n’ont cessé d’être débattues, analysées, raffinées, mais elles n’ont jamais disparu. Et rien n’annonce leur disparition prochaine.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.