Nicolas Fleureau : “Quand on creuse, un fait divers ressemble toujours à sa société”

Notre lectrice, Iris de Jessey, a échangé avec Nicolas Fleureau, le scénariste derrière “Corporate”, sorti en salles le 5 avril. Il partage avec nous ses projets futurs et son parcours d’auteur.

Quels ont été tes premier pas de scénariste ?

D’abord, chez moi l’écriture c’est une vocation, j’ai voulu écrire depuis l’âge de 12 ans. Donc j’ai fait du lycée jusqu’à Bac +4 des études de cinéma. Après j’ai arrêté parce ce que je ne trouvais pas de travail. Enfin j’ai été électricien sur des films, essentiellement avec des gens de la Fémis et Louis Lumière, sur des courts-métrages. Mais j’ai arrêté parce que ce n’était pas un métier pour moi.

Un temps j’ai vendu des DVD. Je pétais les plombs… Heureusement pour moi, j’ai été embauché par le scénariste d’Éric Barbier, Nam Trân-Minh, qui cherchait un assistant pour travailler sur Le Serpent, en 2006. C’est lui qui m’a formé. Mes cours de scénario à la fac ne m’ont servi à rien à côté de ce qu’il m’a apporté. Il avait été formé à l’anglo-saxonne, et m’a mis entre les mains des ouvrages que tout le monde connait mais qui ont fait leurs preuves. Il m’a aussi conseillé de relire Aristote, il avait raison, Aristote ça fait du bien !

Alors j’ai travaillé avec lui pendant 6 mois, je relisais les versions du Serpent, je donnais mon avis. En parallèle Nam développait un court-métrage qui est la première œuvre de fiction sur laquelle j’ai vraiment travaillé. Le court-métrage ne s’est finalement pas fait, mais peu importe, c’est ce qui m’a permis de rentrer dans ce métier. Après je me suis demandé comment passer à la vitesse supérieure. Il m’a conseillé d’écrire un long, de l’envoyer massivement et voir quels en seraient les échos. Alors j’ai quitté la vente de DVD, et en 6 mois j’ai écrit un long… qui ne s’est pas fait non plus. Mais on s’en fiche, c’est lui qui m’a ouvert des portes. Je l’ai filé à tous les gens de la Fémis avec qui j’avais fait des courts. Et ça a été tous les gens avec qui j’ai travaillé par la suite. Donc il avait raison. Il m’a bien formé en peu de temps.

[Nam Trân-Minh] m’a mis entre les mains des ouvrages que tout le monde connait mais qui ont fait leurs preuves. Il m’a aussi conseillé de relire Aristote, il avait raison, Aristote ça fait du bien !

Une journée type ?

Je n’ai ni journée, ni semaine type. J’essaye de me partager entre les cours que je donne à l’ESIS pour gagner ma vie et les différents projets sur lesquels je travaille. En ce moment j’en ai quatre en même temps.

J’ai eu la chance de signer un contrat en 2010, un en 2011, et un autre en 2012. Celui de 2010 c’est Corporate, sorti en 2017 (il faut être patient !), celui de 2011, le film ne s’est pas fait, et celui de 2012 c’est un film d’horreur qui se tournera à la fin de l’année. L’idée est d’en avoir toujours trois sur le feu. En ce moment je travaille aussi pour une web série en 10×10, et un autre thriller pour la productrice du film d’horreur, un autre projet de série…

Je n’ai pas de journée type mais des phases : le mieux c’est de travailler sur des phases d’écritures différentes. Ce qui n’est pas le cas en ce moment : j’ai au moins trois projets au stade de la recherche, ce qui est très chronophage. Les trois premiers s’étaient bien enchaînés. Mais travailler sur trois structures en parallèle, c’est très compliqué.

Donc ce que j’essaye de faire c’est de travailler avec des personnes différentes d’une demi-journée sur l’autre, je suis obligé de travailler sur plusieurs projets la même semaine. De toute façon, personne ne peut vivre d’un seul projet !

Quel stade d’écriture préfères-tu ?

J’aime toutes les étapes d’écriture, à part les dialogues, parce que je ne suis pas très bon. La recherche j’adore, creuser le sujet… J’aime beaucoup la presse, la non fiction américaine, c’est-à-dire les faux romans de journalistes, Lester Bang, Hunter S. Thompson, tout ce qui relève de la précision du réel.

La recherche j’adore, la structure dramatique aussi. C’est en général sur ce critère que l’on me propose d’écrire, c’est ce que je sais faire de mieux, mais je ne suis pas un dialoguiste né. Certains savent lancer des punch-line moi généralement ça tombe un peu à plat ! Si mon réalisateur (qui est souvent mon co-auteur) veut s’emparer du scénario à ce stade-là, il préfère que ce soit ses mots, ne serait-ce que pour la direction d’acteur. Ça se combine bien. Il n’y a qu’un réalisateur avec qui j’écris les dialogues, et on galère ensemble. On est comme des frères d’armes, alors ce n’est pas grave.

Avec Nicolas Silhol sur Corporate par exemple, on a tout fait ensemble: lu les mêmes livres, assisté au procès Renault ensemble, rencontré les mêmes personnes, on a écrit tout ce qui relève du premier synopsis long jusqu’au premier séquencier, et après la seconde version de la continuité dialoguée il a pris la main et a commencé à retravailler de son côté. Je lui faisais des retours sur le contenu des scènes, parfois même sur les dialogues.

On a d’abord travaillé avec des inspecteurs du travail (nos principaux consultants), des syndicalistes, une avocate spécialisée dans le droit du travail, etc… Bref, on a cherché à comprendre d’abord la souffrance des salariés et les mécanismes du harcèlement systémique puis on a fait validé le fonctionnement de l’entreprise par des managers et en particulier par le père de Nicolas Sihol, qui est consultant RH.

La noirceur du sujet a-t-elle posé problème dans le développement, la recherche de financements?

C’est plus ambigu que ça. Ce scénario n’était ni un film de marché ni un film d’auteur : pas assez cher pour un film de marché, pas assez fauché pour être auteur. Pour un premier film, Corporate est assez cher. Le sujet pourrait correspondre à un film d’auteur, le harcèlement moral en entreprise et ses conséquences dramatiques sur une manageuse… mais la dramaturgie est construite comme un thriller, nos références c’est le polar social des années 70. Lumet, Serpico, Les Hommes du Président, donc des films sur le réel, assez noirs, sombres, mais qui proposent un récit classique, avec un climax, un midpoint, protagoniste, antagoniste. Enfin on n’est pas chez Despleschin ! (Que j’aime beaucoup au demeurant, hein !). Or l’essentiel du cinéma d’auteur en France tend à se rapprocher de ça.

A l’inverse quand tu écris un film de marché classique, tu commences à rencontrer des difficultés quand tu t’attaques au phénomène du suicide en entreprise. Et quand tu veux un peu de casting et un peu d’argent, on te reproche cette noirceur, on te dit qu’on ne pourra pas le distribuer comme on veut, que des acteurs bankable ne voudront pas se mouiller. On a eu de la chance que Lambert Wilson accepte d’avoir ce second rôle. Tout ça pour dire que quand tu n’es ni art-et-essai, ni film de marché : c’est compliqué. Par exemple, on a eu aucune aide du CNC, et aucune chaîne hertzienne.

Nicolas Klotz avait écrit La Question Humaine (2007), sur le même sujet. Mais c’est un film minimaliste, bien plus auteur que ce qu’on a fait. Pour le CNC, notre projet ne l’était pas assez. Toutes leurs remarques débouchaient sur : où vous positionnez-vous ? Et puis on ne va pas se mentir, plus un film est noir, plus il est dur à monter. Deux ans de production mais ça s’est fait !

[Ce] qui me touche beaucoup c’est le passage à l’acte de la violence. Ça part le plus souvent de la violence sociale, et ce que ça implique comme conséquences derrière.

Par quel élément rentres-tu dans une histoire?

Je pars souvent du sujet, quoique chaque film ait sa propre porte d’entrée. Je pars de l’envie de raconter une histoire en particulier, de se pencher sur un phénomène social qui relève de la violence. Un film politique pas au sens de militant engagé mais politique au sens où je n’aime pas l’idée que la violence ne serait qu’une histoire de nature humaine. La politique vient dans la façon d’aborder le sujet. Les gens se suicident en entreprise. Pourquoi ? Parce que des gens les harcèlent. Pourquoi ces gens les harcèlent ? On remonte la chaine qui amène au geste final. Comme dans un fait divers : tu ne peux pas t’arrêter au titre accrocheur. Il faut creuser. J’ai assisté une seule fois aux assises, quand les gens, les proches, viennent témoigner de qui est la personne, en bien et en mal, et on remonte jusqu’à l’enfance, où on cherche des clés, des explications. N’allons pas dire non plus qu’on peut déceler dès l’enfance qui sera un meurtrier, mais il y a des éléments qui permettent de comprendre les choses. Souvent les personnages viennent avant la dramaturgie, on va prendre ces personnages, les mettre en action, mais ils émergent du sujet et de la recherche. Les choses vont venir d’elles-mêmes. Moi je ne crois pas trop à l’imagination et à la fabrication ex-nihilo. Quand on écrit sur la famille, on s’inspire toujours de la sienne, de celle de son ami d’enfance dans laquelle on a traîné. Dans l’ordre ce serait sujet, recherche, personnage, dramaturgie. Sachant qu’un personnage peut bouger jusqu’à la fin. Le personnage finit par nous échapper, arrive un moment où on ne peut plus leur faire faire ce qu’on veut. On les fait aussi bouger à cause du casting. La voix des acteurs et actrices est très importante !

Quels sont tes sujets de prédilection ?

Moi je suis un spécialiste de Polar, Thriller, Horreur. Je m’intéresse aux mécanismes de la violence, ce qui me touche beaucoup c’est le passage à l’acte dans la violence. Ça part le plus souvent de la violence sociale, et ce que ça implique comme conséquences. Ça peut être la criminalité organisée, les psychopathes, les serial killers, le mécanisme de la vengeance, celle du flic qui se retourne contre les autres parce qu’il ne supporte plus de s’en prendre plein la tronche, comment l’éducation influe sur nos enfants, aussi.

Après le polar, horreur ou thriller, c’est ce que j’ai le plus vu comme spectateur, du cinéma des années 20 jusqu’à aujourd’hui, la série noire américaine, Arthur Penn, Sydney Pollack, Le Parrain, les Scorcese, les Kitano, et la même chose transposée à la littérature. Tous les portraits de truands, de juge, de flic… Et les faits divers, du sordide au sophistiqué. Quand on creuse, un fait divers ressemble toujours à sa société…

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