Sabrina B. Karine : “la structure émotionnelle, c’est la fondation d’un bon scénario”

Lors du Festival International des Scénaristes de Valence, Jennyfer Clever a posé quelques questions à la scénariste de “Dix pour cent” et des “Innocentes”. Elle revient avec nous sur ses habitudes d’écritures, son travail avec les auteurs en tant que présidente de la Scénaristerie et les questions qu’elle se pose sur son envie de réaliser.

Sabrina B. Karine, lors d’une table ronde à la SACD, le 17 décembre 2015

Jennyfer Clever : On a vu que vous aviez plusieurs projets en développement, accepteriez-vous de nous en parler un peu ?

Sabrina B. Karine Oui, j’ai plusieurs longs en développement, j’aime bien travailler sur plusieurs projets en même temps. Je n’aime pas me focaliser sur un seul projet, ça me permet de les mettre un peu de côté parfois puis d’y revenir. En ce moment je travaille sur un biopic de la première femme d’Albert Einstein, qui s’appelle Madame Einstein. J’ai découvert avec Léo Karmann, qui est mon co-auteur sur plusieurs projets, qu’elle avait tout fait avec lui. Tout du moins durant l’année 1905, qui était l’année la plus productive, où ils ont pondu (c’est à dire officiellement, il a pondu) les cinq plus gros articles qui ont révolutionné la physique : et bien en fait ils ont travaillé ensemble, et d’ailleurs les premiers étaient co-signés, c’est-à-dire que son nom y figurait, mais il a ensuite été enlevé. On enlevait le nom des femmes à l’époque. C’est d’ailleurs aussi ce qui est arrivé à Marie Curie, son nom a été enlevé des prix Nobel, sauf qu’elle, son mari s’est battu pour qu’il soit remis.

C’est Léo qui a trouvé le producteur totalement par hasard, ce producteur comptait justement partir aux États-Unis pour trouver un auteur et le faire écrire sur la première femme d’Albert Einstein. Et nous on lui a dit « mais justement on l’a écrit, ne part pas ! ».

[…] je me suis dit « il faut que je rende justice à cette femme ! », et voilà je suis partie en mission.

JC Comment organisez-vous votre temps parmi tous ces projets ? Avez-vous une journée type ?

SBK Il n’y a pas vraiment de journée type pour un scénariste, il peut y avoir des journées où je ne travaille pas. Fût un temps je culpabilisais, mais en fait il s’agit d’un temps de maturation qui me permet de prendre du recul, surtout quand le projet est encore au stade de la réflexion. Ne pas écrire c’est aussi faire reposer les projets, et faire le tri dans nos idées. Je n’écris donc pas tout le temps, par exemple, il y a une semaine j’ai décidé de repeindre tout mon appartement et c’était super ! Après je me suis remise au travail avec les idées plus claires. Je n’ai pas vraiment de routine particulière, je peux écrire aussi pendant trois jours et en oublier de manger.

JC Du cinéma ou de la télévision, quel format a votre préférence ?

SBK Je préfère le long métrage. Je sais jusqu’où ça va aller, alors que créer une série originale ça peut me faire peur, on ne sait pas à l’avance combien de saisons il y aura. Quand c’est un projet personnel, je m’impose mes propres deadlines, j’ai ma méthode. Quand on travaille sur une série qui existe, ça va beaucoup plus vite, on a moins le temps de laisser reposer justement.

JC Entre Dix Pour Cent et Les Innocentes, il y a une différence dans le ton et le registre. Est-ce qu’il y a une tonalité qui vous vient plus spontanément ?

SBK J’ai l’impression que j’aime beaucoup les comédies, il y a toujours un socle dramatique, car la vie n’est pas drôle… Mais on peut la rendre drôle, on décide de faire ce qu’on en fait. J’aime beaucoup l’humour aussi, bon après c’est vrai que dans Les Innocentes ce n’était pas possible de balancer deux, trois blagues ! Mais un petit peu de comédie est parfois nécessaire.

JC Qu’est-ce qui vous vient en premier dans un projet ? Une scène, un personnage, une image ?

SBK Dans le cas de madame Einstein, j’ai flashé sur un personnage. J’étais dans mon lit en train de lire un livre sur elle, et j’ai fondu en larmes, je me suis dit « il faut que je rende justice à cette femme ! », et voilà je suis partie en mission. Je pars d’une situation qui n’est pas forcément une scène, mais hyper forte en conflit, c’est comme dans Les Innocentes, c’est des bonnes sœurs qui tombent enceintes, le conflit est là. J’ai besoin d’une force comme ça où je me dis il y a un potentiel émotionnel de malade. J’ai écrit un long métrage aussi sur une femme qui découvre à 40 ans qu’elle est surdouée, elle a toujours échoué, n’a pas eu son bac, et se dit d’un coup qu’elle va pouvoir faire des choses extraordinaires dans sa vie. Il y a un potentiel émotionnel hyper fort dans l’espoir que l’on va mettre dans tout ça. Je dirai que je travaille plus sur les émotions. J’ai besoin de ressentir un petit truc, ou que je me dise que je vais pouvoir faire pleurer le spectateur, ou l’emmener dans pleins de situations, mais émotionnelles. Tant que je n’ai pas ce petit truc, j’ai du mal à avancer.

JC Quelles sont les raisons pour lesquelles vous ne voulez pas réaliser vos scénarios ?

SBK C’est marrant parce que j’ai prévu de co-réaliser un film du coup, mais en même temps je me pose la question : pourquoi j’ai envie de co-réaliser ? Est-ce que j’ai envie de le co-réaliser parce que j’ai envie de passer à la réalisation ou parce que je n’ai pas envie qu’on me vole mon sujet, parce que je n’ai pas envie qu’on le dénature, que c’est tellement personnel, parce que j’en ai marre que le scénariste ne soit pas reconnu et du coup si je réalise un film, on va me regarder enfin comme quelqu’un qui fait des choses, et même si je repasse à l’écriture derrière on saura qui je suis. Je me demande sincèrement, si c’est une question d’ego ou si j’ai vraiment envie de réaliser ?

Au fur et à mesure des projets je me rends compte que j’ai besoin d’être créditée toute seule sur des tout petits trucs pour que les gens ne se disent pas que j’ai juste aidé un réalisateur à écrire un projet. On en revient encore à une question d’ego, mais je pense que c’est aussi important d’avoir de l’ego. On a l’impression qu’aujourd’hui les scénaristes servent juste à aider les réalisateurs à accoucher de leurs histoires et c’est faux en fait. Quand j’écris avec Léo on a une espèce de symbiose, on écrit ensemble et on apporte autant de chose l’un que l’autre.

On ne travaille presque pas sur les événements du film en fait, c’est pour ça qu’on reste sur un synopsis de deux pages pendant très longtemps parce que ça vous oblige à réduire, réduire, réduire, et à aller à l’essentiel, synthétiser.

JC Pour des jeunes scénaristes, qui en sont à leur premier long métrage, vous leur conseilleriez de se concentrer sur quel élément ?

SBK Mon truc à moi étant l’émotion, je dirai sur la structure émotionnelle. C’est là-dessus qu’on fait un gros travail avec les auteurs de la Scénaristerie, d’ailleurs il y a un livre qui parle de ça, il s’appelle Inside Story. En France on a peur de tout ce qui est structure mécanique, mais moi je pense qu’il faut y aller. J’utilise toujours la métaphore de la construction de la maison pour un scénario : la maison elle va avoir une âme, quelque chose d’hyper fort qui vient de vous, quand on va chez quelqu’un on se dit « ah c’est tellement toi », et un film c’est pareil, sauf que le « tellement toi », il va être dans la décoration, dans la surface. Mais la maison a quand même des fondations, des murs porteurs, qui font que la maison est solide. Et c’est ce qu’on fait à la Scénaristerie, on travaille sur la structure émotionnelle, c’est à dire : qu’est ce que vous voulez raconter ? Qui sont vos personnages ? Quelle est leur évolution ? On ne travaille presque pas sur les événements du film en fait, c’est pour ça qu’on reste sur un synopsis de deux pages pendant très longtemps parce que ça vous oblige à réduire, réduire, réduire, et à aller à l’essentiel, synthétiser. Quand on synthétise, on part sur l’émotion parce qu’on ne peut pas mettre une heure et demie de film en deux pages en décrivant des événements. Ça oblige à aller dans l’émotion du propos que votre film va défendre. Une des questions clés que l’on peut se poser c’est pourquoi mon personnage a besoin de ce film ? Si on veut pouvoir être universel et toucher des gens, il faut raconter des choses simples.

Trouvez ce que vous voulez raconter, votre ligne directrice, pourquoi ça vous touche, qu’est ce que vous avez besoin de réparer chez vous ou qu’est ce que vous avez envie de dire au monde. Une fois que vous avez trouvé ça, c’est magique.


Émilie Martin-Donati à contribué à cet entretien.

Correction : jeudi 11 mai 2017
Une version précédente de cet article incluait une erreur sur le format d’un scénario concernant une femme qui découvre à 40 ans qu’elle est surdouée. Ce scénario est un long-métrage et non un court-métrage.

One clap, two clap, three clap, forty?

By clapping more or less, you can signal to us which stories really stand out.