Portraits de Scénaristes

Thomas Coispel : “Comme dans les mythes, le cinéma doit avoir des ambitions élevées”

Après des études en Sciences Humaines et en ethnologie Thomas Coispel se tourne vers le cinéma et en toute logique, commence par le documentaire. L’auteur-réalisateur est aussi cadreur et steadycamer. Aujourd’hui il s’intéresse autant à la fiction qu’au documentaire.

© Céline Kopp

Cet entretien fait partie de « Portraits de Scénaristes », une série d’articles de Paper to Film dédiée aux scénaristes sélectionnés pour figurer sur la plateforme à son lancement. Il est composé d’extraits choisis et en partie édités, afin de clarifier et fluidifier le propos. Chaque semaine, deux portraits seront publiés. Vous pouvez les retrouver tous sur cette page.

Sur son désir d’écriture

Ma formation initiale est le documentaire, après des études en Sciences Humaines, notamment en ethnologie. Bien que j’écrive aujourd’hui de la fiction, je reste très ancré dans le réel, je documente énormément mes projets. Mon cheminement vers la fiction s’est fait suite à une année où j’ai beaucoup fréquenté la cinémathèque, j’allais voir 6 à 8 films par semaine. Cela a réveillé mon appétence pour l’écriture de fiction, tout en faisant écho à mes premiers amours, l’écriture de roman. Je suis par la suite rentré dans l’écriture de fiction par des biais relativement exogènes, en me plongeant dans des ouvrages comme Le guide du scénariste de Christopher Vogler, ainsi que les classiques de Truby, McKee… Cela m’a permis de tisser rapidement des liens avec mes précédentes lecture dans le cadres de mes études anthropologiques.

Sur sa motivation et son quotidien d’écriture

Lorsque je sens poindre la démotivation, je me rappelle les moteurs qui m’ont amené dans cette voie : le plaisir, le goût de l’écriture, la sensation de vocation. Je m’impose également une conduite de travail quotidienne. Le fait d’écrire tous les jours me permet de ne pas laisser s’installer le syndrome de la page blanche. J’ai toujours de quoi prendre des notes, carnets ou téléphone, j’y consigne de nouvelles idées, des détails, des observations. Il m’arrive de venir en avance en rendez-vous seulement pour avoir le temps d’observer les gens qui déambulent dans la rue, comment ils se comportent, interagissent… Je reste toujours à l’affut, bien que le plus souvent c’est lors d’instants de détente, de décontraction que les idées affluent le plus.

Sur son approche d’une nouvelle histoire

Une fois qu’une idée a germée, cela est difficile de résister, on a envie de la développer, d’en découvrir les moindres recoins. Je pars généralement d’une situation initiale, un moment charnière, comme des dominos prêts à basculer. De là découle le thème, la contradiction que le personnage va porter. J’essaye de rencontrer les personnages, leurs défauts, leurs habitudes. Très vite, les personnages ont une voix propre, je compose la back-story en dialoguant avec eux. Par la suite, je construis une structure très épurée, les points névralgiques de l’intrigue. J’accorde un temps particulièrement long à la réflexion, la construction de cette première arche. Il peut se passer plusieurs mois avant de me plonger dans la continuité dialoguée.

Sur la différence entre écriture seule ou à plusieurs

J’ai eu une expérience d’écriture collective, sur un projet dont j’étais à l’initiative. Cela m’a beaucoup appris, mes co-auteurs étant à l’époque plus aguerris, cependant j’ai trouvé qu’il était difficile de faire la part des choses entre les marottes de chacun et ce qui est vraiment nécessaire pour le projet. Je serais donc plus enclin à écrire seul, bien que j’admette sans difficulté que certains projets peuvent nécessiter une écriture à plusieurs mains.

Sur le producteur idéal

Dans le mesure où j’ai moi-même un parcours atypique, j’aurais peut-être plus d’affinité avec un producteur qui n’ai pas non plus le parcours attendu. Quelqu’un qui a une idée précise du champ théorique dans lequel il souhaite se positionner, mais qui est encore un peu à côté. Un producteur en recherche de projets innovants, atypiques, afin qu’ensemble nous construisions nos carrières respectives. Je cherche plutôt un rapport horizontal, un réel dialogue sans rapport de hiérarchie marqué. Probablement un producteur en début de carrière, une petite structure déjà ambitieuse.

Sur “Talons Hauts”, son scénario de court-métrage

C’est une journée dans la vie d’une mère célibataire. Une journée marathon, elle est le bouc émissaire d’un scandale sur son lieu professionnel, elle doit mener de front un combat pour prouver son innocence et pour trouver une baby sitter, car elle ne sera jamais à l’heure pour chercher sa fille. C’est donc la rencontre d’un événement capital et d’un autre trivial qui créent la tension, et aborde le sujet de la charge mentale pour une femme de travailler à temps plein tout en élevant son enfant. J’essaye dans ce film de montrer en quoi ce personnage est une héroïne du quotidien mais que quand bien même elle fait le maximum, l’éducation de sa fille en souffre.

Sur “Les Fins Limiers dorment dehors”, son scénario de long-métrage

Une enquête d’un SDF qui se réveille amnésique suite à une agression. On le suit dans les premiers jours de sa vie dans les rues parisiennes, on apprend les codes de cette vie avec lui. Comment se battre contre la faim, le froid, la déshydratation, le manque de sommeil et puis par capillarité, comment en vient-on à tomber dans la rue ?

C’est une anecdote personnelle qui m’a inspiré ce film. J’avais 19 ans, je voyageais seul en Irlande, mon portable était défectueux, ma carte bleue ne fonctionnait plus, je me suis retrouvé à devoir vivre dans la rue pendant une semaine. Cette expérience, même si elle est brève — je ne la compare pas à celle de personnes qui vivent dans la rue depuis des années — m’a sensibilisé à ces problématiques de survie. Bien des années après, en rentrant de soirée, je suis passé sous les arches de la rue de Rivoli, et j’ai vu des dizaines de SDF emmitouflés, cela a réveillé mon expérience de jeunesse, m’a ramené à cette réalité de ces deux mondes presque étrangers qui se côtoient.

Le sujet est évidement difficile, mais je me suis refusé à sombrer dans la facilité du pathos, mon personnage n’est pas une victime, comme dans les mythes, le cinéma doit avoir des ambitions élevées, presque de catharsis.

Sur les échos et différences qu’il observe entre documentaire, expérimental et fiction

Le lien entre ces trois médiums est pour moi le regard que je pose sur le monde, dès lors ils ne m’apparaissent pas comme intrinsèquement différents, leurs adresses par contre diffèrent. Ils sont généralement destinés à des publics différents.

La problématique reste la même : transformer un idée faîte de mots en images. Le premier réflexe en fiction est d’écrire les dialogues, en documentaire d’écrire la voix off, en expérimental écrire la note explicative. Je me bats toujours contre cette littéralité, j’écris des images, c’est en cela que je pense être réellement un auteur-réalisateur plus qu’un scénariste. Mon travail n’a pas de frontière entre les images que je couche sur papier et celles que je prépare pour le tournage. Mes projets connexes en tant que chef opérateur me ramènent à l’image pure et dure.

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