Portraits de Scénaristes

Zoé Guiet : “Un bon personnage a une dualité”

La jeune scénariste de 26 ans a toujours eu un rapport particulier aux mots. “Formation philo et prépa littéraire” dit-elle rapidement pour arriver enfin à ce qui lui a plu : le scénario, qu’elle étudie à l’ESRA. Aujourd’hui Zoé Guiet développe des projets de web-série pour une société de production et participe au pool d’écriture d’une série d’animation jeunesse à venir. Le regard vers l’avenir, elle répond à nos questions.

© Nikki Morreau

Cet entretien fait partie de « Portraits de Scénaristes », une série d’articles de Paper to Film dédiée aux scénaristes sélectionnés pour figurer sur la plateforme à son lancement. Il est composé d’extraits choisis et en partie édités, afin de clarifier et fluidifier le propos. Chaque semaine, deux portraits seront publiés. Vous pouvez les retrouver tous sur cette page.

Sur son désir d’écriture

Quand j’étais jeune je vivais dans une région qui n’était pas hyper dynamique, donc j’ai grandi avec les DVD. J’étais une sorte de grande cinéphile mais dans le sens où je ne triais pas forcément ce que je regardais. Je regardais tout ce qui me passait sous la main. Ça a commencé là en fait. À force de voir des choses, j’ai eu envie moi aussi de raconter des choses, au début pas forcément dans un format cinéma ou audiovisuel mais j’avais envie d’écrire, j’avais envie de mettre en forme mes pensées, raconter des choses. Et j’aime bien la façon dont une histoire qui peut paraître divertissante peut être aussi très profonde, quand on la retourne et quand on la réfléchit un petit peu plus en avant.

Sur le moment où elle s’est définie comme scénariste

C’est toujours très difficile, quand tu sors de l’école et que tu n’es pas vraiment scénariste mais en même temps tu as étudié deux ans pour l’être et tu n’as pas de contrat. Là je dirais que ça fait un an et demi que je me définis vraiment comme scénariste. Il y a cette sorte de seuil qui dit qu’il faut que tu aies un contrat avec marqué “Zoé Guiet : scénariste” pour pouvoir dire “je suis scénariste”.

Sur sa motivation et son quotidien d’écriture

Quand je co-écris ce n’est pas bien difficile puisqu’il y a quelqu’un d’autre qui est là, il y a des échéances d’écriture, ça crée un environnement assez motivant et assez stimulant donc forcément il y a un moment où même si l’inspiration n’est pas forcément là, ou l’envie non plus, on s’y met et ensuite ça vient. Quand je suis sur des projets plutôt solitaires j’essaye de me créer une routine, donc tous les matins je travaille à l’écriture ou j’ai des rendez-vous et des activités en rapport à l’écriture. À force de se créer une routine l’exercice se fait naturellement au quotidien. Après il y a aussi des jours où l’inspiration ou l’envie ne sont pas toujours là et ma solution dans ces cas-là c’est aussi de ne pas se forcer. J’ai remarqué que c’est toujours en se forçant qu’on crée des choses dont finalement on n’est pas très satisfaits et qu’on finit par effacer et qu’on reprend. Ce qui me motive c’est la “discipline”, le fait de devoir se plaquer à cette routine et se dire “je ne déroge pas” sauf si vraiment je sens que c’est contre-productif.

Sur son approche d’une nouvelle histoire

C’est d’abord les personnages, ou des idées de scène, très précises. Généralement il y a toujours des envies en amont, une idée de thématique ou de sujet mais pas forcément de chronologie d’histoire. Parfois je ne sais pas vraiment où je vais aboutir. Ça part surtout de personnages assez forts, bien caractérisés ou d’idées de scène très marquées, très visuelles, qui par conséquent vont me donner envie de tisser cette scène et de comprendre quel est l’univers qu’il y a autour, quels sont les personnages, de quoi ça parle. Mais ça part toujours d’images assez précises en fait.

Je dirais que ça dépend totalement des projets mais la plupart du temps quand j’ai une envie ou une idée comme ça, je prends des notes, même très brèves — parce que sinon ça file — et je tisse autour. Ce n’est pas vraiment un travail d’écriture, c’est plus un travail de carnet de notes d’auteur, où tu veux garder ce qui te passe par la tête. Plus le sujet est complexe – ou moins je sais ce que j’ai vraiment envie de raconter – plus je garde dans la tête et je cogite en prenant des notes. Je laisse germer l’idée, je laisse le truc se tisser tout seul avant de vraiment passer à un travail d’écriture. Si après j’ai une idée fulgurante — ce qui m’est arrivé sur mon court-métrage, Le Clapier — et qu’en plus c’est un format court alors là je peux passer à l’écriture assez rapidement.

Sur la différence entre écriture seule ou à plusieurs

L’avantage de coécrire, notamment avec Gabrielle Serres, ma co-auteure, c’est qu’on est en ping-pong constant, on définit ensemble une idée sur laquelle on part, il y a des choses qui nous intéressent l’une et l’autre, le projet nous intéresse différemment, mais ensuite il y a toujours une réflexion où… il y en a une qui commence à avoir de l’inspiration et qui écrit, qui envoie son texte à l’autre qui repasse dessus, et c’est un ping-pong constant qui pousse à ce qu’il n’y ait jamais vraiment de démotivation. Il n’y a jamais d’interruption non plus parce que tout le monde a envie de rebondir sur le texte de l’autre, il y a toujours des choses à dire. C’est assez motivant dans ce sens, c’est une mécanique qui ne s’arrête pas.

Quand tu es seule tu peux davantage gérer la totalité de ton projet de la façon que tu veux, ce qui peut être bien comme mauvais, alors qu’en co-écriture il y a forcément un domaine dans lequel ton co-auteur est un peu spécialisé. L’un se définit par rapport à l’autre, donc chacun se pose sur un pan de l’écriture qui est différent. Tu tiens plus une place alors que quand tu es seule, tous les pans sur lesquels tu ne pouvais pas réellement intervenir parce que ce n’est pas vraiment ta place dans le co-autorat, tu peux le faire quand tu es seule, tu peux reprendre complètement possession de ton projet.

Sur la relation auteur-agent

C’est un peu compliqué parce que ton agent c’est ton papa, ta maman, ta grande sœur, ton petit frère, c’est plein de rôles à jouer. Il faut que ce soit quelqu’un d’assez ouvert et en même temps capable de gérer. Avec ma co-auteure on a dû se lancer dans la négociation de notre contrat nous même, les relations avec la production et ce n’est pas toujours facile quand tu n’as pas quelqu’un pour faire l’interprète ou l’intermédiaire. Il faudrait une personne avec qui on peut se dire les choses sincèrement, et qui a à cœur de faire les choses le plus clairement et le plus honnêtement possible et avec qui humainement ça matche. C’est quelqu’un qui doit connaître véritablement la personne avec qui il travaille parce qu’il y a une vraie prise en compte de la personnalité de l’auteur, savoir si on peut le positionner ou pas sur certains projets. Si c’est productif ou contre-productif. Il faut que ce soit, pas forcément une relation d’amitié, mais de respect et compréhension mutuels.

Sur le producteur idéal

Je pense que le producteur idéal c’est quelqu’un qui accompagne un projet sans chercher à le transformer en quelque chose qu’il n’est pas. De la relation entre un auteur et le producteur, le projet se transforme et se réécrit. Avec un vrai producteur il y a un coup de foudre artistique sur les thématiques, sur le projet, sur le visuel. Il faut que ce soit quelqu’un qui veuille accompagner le projet et l’aider à s’épanouir dans le sens où il est sensé aller et surtout pas quelqu’un qui voit un potentiel mais qui cherche à reformater complètement le projet comme lui il aurait aimé l’écrire. Tout le monde peut avoir cette prétention à écrire finalement, on se dit “c’est assez facile d’écrire” et ça peut être perturbant pour un auteur qui vient proposer un projet quand en face on a l’impression que le producteur est capable de l’écrire à ta place et qu’en soit il le réécrirait du début à la fin. Tu te demandes parfois ce qui l’a attiré vers le projet si c’est pour le réécrire entièrement. Donc un producteur idéal c’est quelqu’un qui t’accompagne, qui est présent, qui est aussi là pour avoir son avis sur l’écriture et sur la façon dont le film se forme. Pour moi c’est de l’accompagnement.

Sur ses projets actuels

En ce moment je travaille sur mes contrats professionnels : l’épisode de série d’animation et mes quatre petites séries multimédia en 10x10. J’ai un projet de long-métrage d’animation que j’essaye de réécrire un peu, dont les bases sont posées mais je ne suis pas très satisfaite du déroulé de l’histoire donc j’essaye de refaire un peu le squelette narratif. J’ai un projet de BD, un triptyque de BD que j’essaye de reprendre parce que c’est quelque chose que j’ai fait quand j’étais en master de scénario. C’était un exercice que j’ai refait et je pense qu’il y a du potentiel dans cette histoire-là. J’aimerai vraiment m’y remettre d’une façon un peu plus appuyée. J’ai Le Clapier et In Absentia sous le coude.

Sur “Le Clapier”, son scénario de court-métrage

Le Clapier c’est un court-métrage d’anticipation qui dure une petite vingtaine de minutes. C’est une jeune femme et sa famille qui vivent isolées au milieu de la campagne suite à l’effondrement du monde. Et cette jeune fille va être poussée à quitter le cocon familial et découvrir une vérité sur le monde, une vérité que ses parents lui ont cachée.

Je l’ai écrit parce que je voulais participer à un appel à projets. Et je ne sais pas vraiment d’où c’est venu, j’avais envie de travailler, avec Le Clapier notamment, la “révélation”. J’avais envie que le spectateur découvre quelque chose à la fin. De faire une sorte de mensonge scénaristique, de plonger dans une histoire dont on découvre finalement à la fin qu’elle est un mensonge pour le personnage principal comme pour le spectateur. J’ai eu cette image de ce personnage, de Pia, au milieu des blés, dans la campagne, dans une sorte de campagne idyllique, de cocon familial protégé du monde extérieur. J’avais vraiment envie de travailler cette révélation, que cette image-là n’est finalement pas la réalité.

Sur “In Absentia”, son scénario de long-métrage

In Absentia c’est un thriller psychologique. Ça parle de Nathan qui est homme renommé dans les médias, qui est une sorte de grand influenceur et il a une mémoire formidable, il peut se souvenir de tout ce qui lui est arrivé, sauf qu’il a un oubli de trois mois durant son enfance. Il n’a aucune idée de ce qui s’est passé. Un jour, à l’occasion d’un déjeuner de lancement mondain, auquel il est invité, il se retrouve face à face avec son oubli. Il découvre que quelqu’un le suit et est déterminé à lui faire découvrir ce qui s’est passé pendant ces trois mois-là. In Absentia parle d’une quête d’identité, c’est un thriller avec une pente d’anticipation derrière…

In Absentia c’était un travail pour mon master, c’était en quelque sorte mon mémoire de fin d’études. Il y a toujours un peu d'anticipation, j’avais envie de parler de toutes les questions de bébés médicaments, de jusqu’où peut aller la science, la bioéthique. Quelles questions on se pose quand on interagit sur le corps humain. C’était plus des envies de thématiques, qui finalement à force de réfléchir m’ont menée vers le personnage de Nathan, le fait de sa relation avec son frère, cette “aptitude” en partie née et en partie artificielle. C’était des envies de parler de la société contemporaine, où en est la bioéthique, quelles questions on devrait se poser quand on œuvre sur le corps humain.

Sur son choix récurrent de personnages portant un secret

Je dirais que c’est récurrent parce que c’est ce qui à mon avis fait un bon personnage : quand il est confronté à lui-même et qu’il doit se retourner sur ses habitudes ou sur ce qu’il pensait être son identité, qui ne l’est pas forcément ou qui ne l’est plus forcément. C’est ce qui permet de construire un bon personnage : avoir une dualité. Il y a souvent un secret derrière les personnages, ou dans leur vie, ou un passé douloureux qui a été mis sous silence et qui a besoin de ressurgir pour être en quelque sorte exorcisé.

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